Home / Communiqués de campagne / Franc CFA : ma réponse à M’jid EL GUERRAB

Franc CFA : ma réponse à M’jid EL GUERRAB

Sébastien Périmony, candidat des Français de l’étranger dans la 9ème circonscription (Algérie, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Guinée, Guinée Bissau, Libéria, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Sénégal, Sierra leone, Tunisie)

Voici ce qu’a déclaré au sujet du Franc CFA le député actuel M’jid EL GUERRAB (9e circonscription des Français de l’étranger), dans son document présentant le bilan de son action (page 18) : « Cela n’est pas que cosmétique, non. La France se retire de toutes les instances de régulation de la monnaie. Promesse tenue. Une page se tourne. »

Une réponse m’a semblé absolument nécessaire. Disons que j’avais déjà répondu en m’exprimant sur le sujet, le 27 mai 2020 … A débattre :

La fin du Franc CFA: Hourra ?

Le projet de loi entérinant la fin du franc CFA dans huit pays d’Afrique a été adopté mercredi 20 mai en Conseil des ministres, selon la porte-parole du gouvernement français, Sibeth Ndiaye. Il a a priori de grandes chances d’être voté au Parlement. Hourra !!

Hourra ? Pour savoir si l’on doit vraiment se réjouir, refaisons rapidement le tour de la question.

La fin du franc CFA sonnerait comme la fin d’une « obligation perçue comme une dépendance humiliante vis-à-vis de la France par les détracteurs du franc CFA », a récemment commenté le site d’Europe 1. Le commentaire d’Emmanuel Macron n’était pas bien différent en décembre 2019, lorsque fut signé l’Accord de coopération entre les gouvernements des États membres de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA) et le gouvernement de la République française. Ainsi le président français avait-il osé parler du franc CFA comme d’une monnaie « perçu[e] comme l’un des vestiges de la Françafrique ».

Rappelons que cette monnaie signifiait originellement « Franc des Colonies Françaises d’Afrique » (en 1945) et qu’elle a été renommée en 1960 « Franc de la Communauté financière africaine ». Insistons tout de même sur le fait que l’accord de 2019 et le projet de loi de 2020 ne concernent que la Zone FCFA en UMOA (Afrique de l’Ouest), soit les pays suivants uniquement : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Ils ne concernent pas l’autre Zone FCFA située en Afrique centrale, la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale) regroupant six autres pays francophones : Cameroun, République Centrafricaine, République du Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad. Pas plus que le Franc comorien.

Que contient donc le projet de loi 2020 sur la fin du Franc CFA?

Selon le texte, les discussions entre la France et ses partenaires africains ont abouti à une proposition commune de réforme des instances et du fonctionnement de la Zone FCFA en UMOA, selon quatre axes:

1) Le changement de nom de la devise, les autorités de l’UMOA indiquant leur souhait de passer du « franc CFA » à l’« ECO » ;

2) La suppression en 2020 de l’obligation de centralisation des réserves de change sur le Compte d’opérations au Trésor ;

3) Le retrait de la France des principales instances de décisions de la Zone ;

4) La mise en place concomitante de « mécanismes de dialogue et de surveillance des risques ad hoc ».

Concernant le deuxième point, rappelons que depuis 1945, les réserves de change des pays de la Zone FCFA font l’objet d’un dépôt auprès du Trésor Français dans un compte courant dénommé « Compte d’opérations ». Au départ, les pays devaient déposer 100 % de leurs réserves sur ce compte, une proportion qui a décru pour finalement atteindre 50 % aujourd’hui. En effet ce compte d’opération avait longtemps fait scandale, les pays africains étant de fait dépossédés de toute souveraineté monétaire – nous avions nous-mêmes qualifié le dispositif de « curatelle financière » dans un article de 2017.

Nous ne résistons pas, dans ce contexte, à vous faire découvrir (ou redécouvrir) la citation de René Sédillot, historien français et auteur, entre autre, de l’ouvrage Franc enchaîné, résumant assez bien le réel enjeu politique du Franc CFA (1) :

« Avec les siècles, les formes de pillage sont devenues plus savantes. Les anciens Germains dévastaient en toute simplicité les pays qu’ils avaient conquis. Leurs descendants, en 1940, ont recouru à une méthode de rapine plus subtile et plus fructueuse : ils ont mis le mark à 20 francs. Déjà, dans les territoires qu’ils avaient occupé en Europe, les Allemands victorieux avaient assigné au reichmark une valeur et un pouvoir d’achat fort avantageux : ils avaient fixé son équivalence à 1,50 schilling en Autriche, à 10 couronnes en Bohème, à 2 zlotys en Pologne : partout ces taux correspondaient à une appréciation exagérément flatteuse de la monnaie allemande. »

ECO : « Il faut que tout change pour que rien ne change »

Cette maxime du film Le Guépard de Visconti siérait fort bien à Emmanuel Macron. En effet, sans surprise, et comme nous allons le montrer, la fin du CFA et le début de l’ECO ne sont pas autre chose qu’une préservation, sous une autre forme, du contrôle de la France sur les pays d’Afrique de l’Ouest.


La décision de changer la donne pour que rien ne change est le fait exclusif du duo Macron-Ouattara. Alassane Ouattara est le président de la Côte d’Ivoire – et rappelons-le, l’ancien directeur du département Afrique de ce qu’on pourrait appeler le Fonds de Misère Instantané (FMI). Il a pris le pouvoir avec la bénédiction active de la France, suite à la guerre civile qui a déstabilisé le pays à partir de 2002 et conduit l’ancien président Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale. Il faut dire que plusieurs autres analystes avaient été très surpris de voir M. Ouattara venir annoncer la fin du franc CFA depuis la France, et suite à sa rencontre avec Emmanuel Macron en juillet 2019.

Élargissons un peu les contours du sujet. Le 29 juin 2019, a eu lieu à Abuja (Nigeria) le sommet de la CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest). La CEDEAO – qui ne doit pas être confondue avec l’UMOA mentionnée plus haut – , regroupe la quasi totalité des pays d’Afrique de l’Ouest, qu’ils soient francophones, anglophones et lusophones. Ainsi, en plus des huit pays francophones utilisant le franc CFA en Afrique de l’Ouest, la CEDEAO comprend : le Cap-Vert, la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Nigeria et le Sierra Leone. Et c’est là que les choses se compliquent.

Si la CEDEAO a aussi pour objectif de faire sortir du franc CFA les pays qui y sont encore, c’est en vue de créer une autre monnaie unique, ayant elle aussi le nom d’« ECO » ! Cette monnaie aurait un système de taux de change flexibles et une banque centrale de type fédéral. Vous l’aurez compris : ceci mettrait de fait fin à la tutelle de la France et de l’euro sur les monnaies des pays d’Afrique francophones. Dans cette hypothèse c’est le Nigeria, pays anglophone représentant 70 % du PIB de la CEDEAO, qui serait en position de force. Ajoutons que dans ce contexte, le président du Ghana, M. Nana Akufo-Addo (qui avait sèchement repris Emmanuel Macron en 2017 sur la souveraineté des pays africains et la nécessité de sortir de la politique européenne d’aide au développement), ne faciliterait pas les petits arrangements des tenants de la Françafrique.

Le diable est dans les détails (et dans les précédents)

Il n’est pas inutile à ce stade d’évoquer deux textes français un peu plus anciens. D’abord celui de Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires Étrangères sous Jacques Chirac, qui rédigea, en 2013 (sous la présidence de François Hollande), un rapport préconisant d’élargir la zone CFA aux pays anglophones !

L’autre rapport est celui de l’ancien chef du FMI et ex ministre français tout aussi mitterrandien : Dominique Strauss-Khan. Intitulé 12 propositions pour une émancipation monétaire, ce dernier texte fut rédigé en 2018… sur le même sujet. Or la septième proposition y est plutôt explicite : « 7/ Élargissement de l’UEMOA en direction d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (hors Nigeria) ». Et voici ce que dit une note en p. 18 : « Pendant longtemps, le schéma prévu pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest reposait sur une union monétaire préalable des pays de la CEDEAO hors Zone franc, qui se serait ensuite rapprochée de l’UEMOA. Ce schéma semble abandonné, pour deux raisons : le poids écrasant du Nigeria rendrait irréaliste une union monétaire dont il ne serait pas le pilote et le poids écrasant du pétrole dans son économie le distingue du reste de l’Afrique de l’Ouest. Le schéma ayant désormais cours prévoit une union monétaire de tous les pays d’Afrique de l’Ouest sans le Nigeria (qui peut se passer d’union monétaire). L’UEMOA pourrait éventuellement être le creuset d’une telle union, qui passerait alors par son propre élargissement, y compris, le cas échéant, au Ghana, deuxième économie de la région après le Nigeria. »

Enfin, voici quelques autres éléments qui achèveront de nous convaincre de la supercherie. Certes, selon le projet de loi 2020, la France se retirera des principales instances de décisions autour de l’ECO. Oui mais…

D’abord, selon l’article 2, la France se portera garant de l’ECO et continuera d’assurer une parité avec l’euro.

D’autre part et dans ce contexte, l’article 4 « prévoit la nomination par le Conseil des ministres de l’UMOA d’une personnalité qualifiée au Comité de Politique Monétaire (CPM), en concertation avec la République française. Cette personnalité, choisie en fonction de son expérience professionnelle dans les domaines monétaire, financier ou économique, a vocation à apporter son expertise au CPM notamment en ce qui concerne la politique monétaire de la zone euro. »


Ensuite, l’article 5 pose « le principe d’un envoi régulier d’informations techniques par la BCEAO à la République française, afin de permettre à la France de suivre finement le risque qu’elle couvre. »

Enfin et comme « on n’sait jamais », l’article 8 « pose également le principe du retour d’un représentant de la République française au sein du CPM en situation de crise aigüe » !

Concluons en rappelant que l’accord de coopération conclu le 21 décembre 2019, et ayant donné lieu à ce projet de loi, vient remplacer un autre accord de coopération datant du 4 décembre 1973, âgé donc de 47 ans. Or que s’est-il passé depuis ? Consultons la position des huit pays de l’UMOA au classement de l’indice de développement humain :


Bénin : 163e/189
Burkina Faso : 182e/189
Côte d’Ivoire : 165e/189
Guinée-Bissau : 178e/189
Mali : 184e/189
Sénégal : 166e/189
Togo : 167e/189
Niger : 189e/189 (dernier de la classe!)

Les huit pays de l’UMOA se trouvent donc dans les 30 pays les plus pauvres de la planète.

Diviser pour mieux régner sur les décombres, on connaît la chanson. Inutile de vous en expliquer davantage. Espérons que de nombreuses voix s’élèveront pour dénoncer cette sinistre farce… qui n’est pas autre chose, répétons-le, que le maintien du contrôle par la France (et par la zone euro), des pays africains.

Ah ! La fin du Franc CFA… Hourra !

Sébastien Périmony, candidat des Français de l’étranger dans la 9ème circonscription (Algérie, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Guinée, Guinée Bissau, Libéria, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Sénégal, Sierra leone, Tunisie)

1) René Sédillot, Le franc enchaîné. Histoire de la monnaie française pendant la guerre et l’Occupation, 1945, Editions Sirey.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.